HOMMAGE AU PÈRE JEAN MARTIN o.p.

L’homme

Fernand Martin (le père Jean) est né le 13 mars 1920 à Saint-Esprit, comté de Montcalm. Il était le troisième d’une famille de six enfants. Son père cultivait une ferme comme on en rencontrait à l’époque. Fernand a travaillé dur sur la ferme pendant ses périodes de vacances et en arrivant chaque soir de l’école pour aider au train journalier. 


C’est à la campagne qu’il a appris son art de cuisinier hors pair. Il n’y en avait pas comme lui pour vous faire griller un bon steak ou préparer une chaudronnée de poulet au vin, si tendre et baignant dans une sauce si formidable, qu’on le mangeait avec une cuillère.

De ses origines terriennes, il a hérité d’un gros bon sens qui sait porter un jugement sûr concernant les événements et les personnes, d’un grand sens de l’observa­tion, d’un culte du silence et de la vie intérieure, d’un culte aussi des choses bien ordonnées et bien structurées.

Fernand fit ses études primaires de la première à la sixième année à l’école du Petit-Rang à Saint-Esprit. Il compléta sa septième année à Berthierville au Juvénat des Saints-Anges dirigé par les frères de Saint-Viateur. En 1935, le Séminaire de Joliette l’accueillait pour le cours classique. Il était plutôt doué, avec des capacités intellectuelles supérieures, test psychométrique à l’appui, qui a confirmé ces données en nous révélant que Fernand Martin possédait un quotient intellectuel de 134. L’on retrouve, dans ce test, à peu près toutes les qualités que ses frères lui ont connues : laconique, humble dans ses projets, pas d’ambition pour la popularité, apparente insensibilité. Il n’a doublé ni sauté aucune classe et il a toujours été parmi les premiers. Il était particulièrement fort en mathématiques, en littérature française, en philosophie et en chimie. Il n’y avait pas de matière où il était vraiment faible. Il était aussi doué d’une assez bonne capacité d’attention, d’un sens pratique moyen et d’une heureuse mémoire qui saisissait rapidement ce qui s’offrait à elle et il conservait le tout longtemps. De plus, Fernand possédait un esprit synthétique : il savait ordonner toutes les acquisitions de ses facultés, les mettre au service de son esprit clair et vigoureux. Son application et sa conduite ont mérité ordinairement la mention « excellent » durant tout son cours. Ce fut un excellent élève.

Il a fait partie de la Garde d’Honneur et de la Congrégation de la Sainte Vierge. Il a été président diocésain de la J.E.C. Cela lui donnait assez souvent l’occasion de prononcer des discours. Il aimait les sports mais ne semblait pas en abuser. Au plan santé, il a eu des varices à la jambe droite. Il a été opéré. Par ailleurs, son système digestif ne semblait pas en très bon état…




Le frère

Il est entré au noviciat dominicain de Saint-Hyacinthe le 25 juillet 1942, avec 15 autres futurs confrères. On lui donna le nom de Jean (de Cologne). Il a participé à toutes les observances de la règle, alors passablement rigoureuses: lever de nuit, maigre perpétuel, grand jeûne de septembre à Pâques, port de la laine, confession hebdomadaire (au père-maître, s’il vous plaît), promenade chaque semaine en groupe et vêtu avec du linge d’emprunt. Vu son habilité pour le travail manuel, on le chargea avec un autre novice, également pratique de refaire les fondations de la grotte du jardin. Il prit l’habit le 3 août et fit sa profession simple le 4 août de l’année suivante...

A Ottawa, de 1943 à 1950 se poursuivit le cycle des études: 3 ans de philosophie et 4 ans de théologie, l’ordination sacerdo­tale ayant lieu après la deuxième année de théologie. On dit que le professeur qu’il estima le plus fut le P. Parent dont il appréciait les connaissances doctrinales, la méthode de travail, la clarté des exposés et l’esprit de synthèse. On dit de lui qu’il n’a jamais posé de question en classe pendant ses 7 années de cours. Ce n’était pas non plus le type à faire de l’anti-chambre auprès du corps professoral.

Dans les années 40 et 50, le temps des vacances à la plage St-Dominique (près de Luskville) avait beaucoup d’importance. Notre frère Jean (John comme le qualifiait un confrère franco-américain) en profitait au maximum. Baignades, bains de soleil, excursions en chaloupe ou en forêt, récoltes de plantes et de champignons, tra­vail à la ferme, etc. Nous pouvions alors manger de la viande à volonté. Notre ami ne ratait pas l’occasion. Il récupérait en un mois ce qu’une année de régime au poisson avait pu altérer de sa santé.

A l’été de 1950, c’est le départ pour le couvent Notre-Dame-du-Rosaire à Saint-Hyacinthe pour y faire une année de pastorale. Un an après, ce fut l’assignation au couvent St-Dominique de Québec comme vicaire. Comme toujours, il y fit consciencieusement son travail, s’occupant en particulier des loisirs et de la catéchèse dans les écoles du secteur. En 1954, il revient à Notre-Dame-du-Rosaire à St-Hyacinthe pour oeuvrer en prédication.

Et voilà que le 15 décembre 1955, on l’assigne à Douville, à la Maison Saint-Vincent-Ferrier où il demeurera jusqu’à la fermetu­re en 1990. Il a travaillé avec coeur, acharnement et fatigue dans ce nouveau ministère des retraites fermées. Quand il avait à animer une retraite qui durait environ deux jours et demi, il lui fallait donner 5 instructions quotidiennement. A d’autres moments, il assumait les commentaires du Rosaire, ou le Chemin de la Croix, ou la lecture au réfectoire. Sans compter le temps consa­cré aux confessions et à la direction spirituelle. Et cela à lon­gueur d’année, spécialement au temps de Noël et de Pâques, de huit heures du matin à minuit sur une période de quinze jours.


En 1971, le P. Martin fait un stage d’études à l’Arbresle, près de Lyon. L’Arbresle était un haut lieu de réflexions théologi­ques avec les Ducoq, H. Bourgeois, Denis, George, Biot, Cousin, Didier. Il a profité de son séjour en Europe pour visiter la Breta­gne, l’Italie, la Côte est de l’Espagne, le Maroc et les Capitales de l’Europe Centrale. De janvier à juin 1972, il continue son recyclage à notre Institut de pastorale où il obtient un baccalauréat en pastorale familiale.


De retour à Douville, il commence à mijoter le projet auquel il va désormaisconsacrer le reste de sa vie...


Cet homme qu’on a parfois qualifié d’emmuré, de sphinx, à la fin de sa vie, a eu assez de cran et d’audace pour se lancer dans une ligne où il a fait cavalier seul, déroutant même ses confrères, réussissant à déplacer des milliers de personnes en difficulté et qui a été consi déré comme une sorte de guide, de staretz, un maître en thérapie conjugale et en relation d’aide.

Il a été comme un grain de blé bien enraciné dans la terre, attiré par la force et la lumière du soleil et qui, après avoir subi bien des tempêtes et des ouragans, réussit à produire des fruits vraiment merveilleux. Il y a un aspect de sa vie que beaucoup ne connaissent pas et qui a influencé sa carrière du début de la soixantaine jusqu’à sa mort, c’est l’épreuve, la croix, la souffrance. Une souffrance profonde qui lui a fait produire la plus belle moisson de son ministère. “Il y a eu des moments qui l’ont fait grandir, qui l’ont fait mûrir et qui ont sûrement été des points tournants et décisifs de sa vie” (Homélie des funérailles). La souffrance a été pour lui comme un filon continu infiltré dans son être depuis son enfance jusqu’à son décès, que ce soit au plan familial, santé, la maladie, sa vie religieuse, son écoute, etc. Souffrance causée également par “une écharde dans sa chair” contre laquelle il a lutté, combattu pendant vingt-cinq ans et qu’il finit par extirper: sans doute qu’il a été aidé, spécialement par les membres de sa communauté locale. Ainsi a-t-il pu livrer à d’autres un message d’amour et d’espoir. On aurait dit que toutes ses souffrances ont contribué à purifier sa personnalité et fait fleurir le charisme qui sommeillait en lui. C’est une évidence de dire qu’on ne peut pas comprendre la souffrance des autres, si on n’a pas commencé soi-même par souffrir. Le P. Martin affirmait: “J’écoute les autres, j’écoute leurs difficultés; ça m’aide beaucoup et probablement eux autres aussi du fait de leur formuler les miennes”.

Il a donc commencé à organiser à Saint-Hyacinthe, puis à Châteauguay, des sessions espacées sur un cycle de quatre ans. Le but: permettre aux couples en difficulté de faire une analyse transactionnelle comportant:

1-une découverte de soi pour mieux rejoindre Dieu
2-la vision du rapport entre l’identité personnelle et la dépendance face à l’autre
3-les exigences d’un amour arrivé à maturité
4-la sexualité et la rencontre du partenaire, la culpabilité.

Il s’est donné à fond de train à ces sessions, et pour la préparation de ses cours et pour l’intensité du ton de ses exposés. Quand il s’exprimait devant son auditoire, on l’entendait jusqu’au fin fond de la cave. Sa méthode était rigoureuse, son horaire réglé au poil, ses rendez-vous, à la minute près. Le P. Guy Pelletier dans son homélie soulignait que “durant les douze dernières années de sa vie, Jean Martin n’a cessé de vivre suivant un rythme accéléré... Il révélait encore une exceptionnelle puissance de travail, une capacité personnelle de s’initier lui-même à un domaine nouveau et de le maîtriser”.

Certains l’accusaient de ne pas introduire assez de surnaturel dans ses exposés. Il aurait pu leur répondre en citant un auteur qu’il connaissait bien pour l’avoir longuement étudié, Louis Beirnaert s.j.: “Comme s’il fallait mentionner le nom de Dieu ou de Jésus pour que le message soit évangélique! Comme si l’humain, le bonheur humain, n’entrait pas dans la logique divine. Il ne suffit pas de parler de la force de la grâce ou de demander de prier, ce serait pour l’animateur une façon de se dérober. Agir de telle sorte que par notre relation d’aide pastorale les gens puissent vouloir le bien, sans vouloir condamner, mais accueillir, reformuler ce que l’interlocuteur essaie de balbutier maladroitement, l’amener facilement à se libérer, c’est là servir la grâce”.

Ce qui préoccupait au plus haut point le Père Martin, c’était qu’une âme, peu importe son passé, son état psychologique, ses problèmes de divorce, de drogues ou de boisson, ne cesse pas d’être aimée de Dieu et même continue à progresser dans les voies de la sainteté. Croire, c’est accepter d’être sauvé. Le Père Martin était convaincu que Dieu est plus souvent présent dans l’abîme de nos bêtises qu’au sommet de nos vertus.

Vis-à-vis des couples qui venaient le consulter le Père Martin était hanté par le désir de les voir se connaître en profondeur, accepter leurs différences, se prendre en charge, passer des émotions et des sentiments, toujours violents mais superficiels, à l’amour vrai où les passions sont assumées par la raison. Ainsi parlait-il des trois étapes progressives du mariage: la lune de miel, le mariage de raison et le mariage d’amour vrai. Il a toujours visé à faire sortir le couple du mécanisme des contraintes pour l’amener à une liberté épanouissante, le faire passer de l’étape chenille à l’étape papillon.

(Tiré de la nécrologie rédigée le 25 novembre 1991, par Jean-Maurice Martel o.p.)